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Boulez 100 – le concert anniversaire de l’EIC

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Paris. Philharmonie – Cité de la musique. 28-III-2025. Michael Jarrell (né en 1958) : Assonance 4b, pour cor ; … il semble que le ciel ait toujours le dernier mot…, pour chœur mixte et ensemble orchestral (CM) ; Pierre Boulez (1925-2016) : Cummings ist der Dichter, pour seize voix solistes et orchestre ; Sur incises, pour trois pianos, trois harpes et trois percussions. Jeanne Maugrenier, cor ; Les Métaboles, chef de choeur : Léo Warynski ; Ensemble intercontemporain, direction : Pierre Bleuse

Troisième date du « Boulez 100 », le concert anniversaire de l'EIC, rejoint ce soir par Les Métaboles, consacre une riche semaine autour du compositeur et affiche deux de ses œuvres phares ainsi qu'une création mondiale de pour chœur mixte et ensemble instrumental.

La soirée débute avec la performance virtuose de la corniste dont c'est la première saison au sein de l'. Elle est seule en scène pour jouer Assonance 4b de . La série des Assonances, que le compositeur continue d'enrichir, est un projet ouvert à toutes les sollicitations sonores et dans des effectifs variés – « un cahier d'esquisses de timbre », aime-il à dire – comme a pu le faire Luciano Berio avec ses Sequenze et les Chemins qui les prolongent.

Le cor acquiert ici une ductilité extraordinaire, entre traits éruptifs, palette de sonorités mouvante (de la plénitude au filtrage), sons multiphoniques qui sollicitent la voix de l'interprète dans l'instrument. Au mitan de la pièce, s'assied pour une exploration plus intimiste de l'instrument via sa sourdine wa-wa, modulant en direct le son avec les différentes techniques de jeu (flatterzunge, bisbigliandi) sollicitant les doigts et l'embouchure. Rien ne semble perturber la belle aisance de notre corniste qui se joue des difficultés, nous tient en haleine et nous laisse sous le charme de ce cuivre doux.

Séduction et hédonisme sonore

Cummings ist der dichter de , la pièce qu'a créée l'EIC dans sa version définitive de 1986 sous la direction du compositeur, est écrite pour ensemble (incluant deux harpes et faisant l'économie des percussions) et 16 voix mixtes (Les Métaboles) qui sont installées, à dessein, derrière les instruments. C'est John Cage, dès 1952, qui recommande à l'ami Boulez la lecture du poète américain E.E. Cummings. Le texte choisi en 1970 rejoint la « composition » mallarméenne du « coup de dés » – un poème qui a toujours tenté le compositeur – et sa typographie singulière. Il est en effet distribué dans l'espace de la page et désarticulé en phonèmes dont les intonations et les espacements, pour qui veut le lire à voix haute, semble déjà fonctionner comme une partition. De fait, il infiltre la structure de l'œuvre, « centre et absence » de la composition, dira Boulez, puisque l'on n'en captera ni les mots ni le sens mais seulement l'aura poétique qui s'en dégage…

Ainsi voix et instruments s'interpénètrent, se relaient et se complètent au sein d'un bel équilibre qu'instaure dont la souplesse du bras se prolonge par l'expression de la main et jusqu'au mouvement des doigts pour la qualité sonore qu'il souhaite obtenir de ses interprètes. Une musique hérissée d'accents violents (les « pizz » Bartok de la contrebasse envoient leurs signaux) contraste avec de longues tenues qui texturent l'espace et laissent apprécier la transparence et le raffinement de l'harmonie. Les voix des Métaboles autant que les instruments concourent à cette séduction sonore et cet art subtil du timbre qui confinent à l'envoûtement.

La force du verbe

Très jarrellien, le titre long et beau, ... il semble que ce soit le ciel qui ait toujours le dernier mot…  est emprunté à un vers de René Char (Les Dentelles de Montmirail). C'est un hommage du compositeur suisse à qui lui a fait connaître le poète. Mais c'est Jonathan Harvey, et plus précisément sa pièce Bhakti, qui l'oriente vers le Rig-Veda, une collection d'hymnes sacrés de l'Inde antique vieux de plus de 4000 ans dont Jarrell  conserve le sanscrit : un texte haut en couleurs et aux images fortes dont on peut lire la traduction dans les notes de programme.

Les voix (superbes Métaboles), préparées par , sont ici plus conductrices, épaulées, traversées et amplifiées par l'ensemble instrumental qui en accuse les reliefs. Les trois percussionnistes sont à l'œuvre (on y entend les steel-drums) au sein d'une écriture flamboyante qui modèle la dramaturgie (les violents impacts sur les peaux impressionnent) et déclenche parfois de grands tumultes sous le geste incitatif de : « Portez votre clameur de gloire vers Indra ». La distance est prise avec le sens du texte mais le traitement des voix est éclairant, du murmure à la clameur, de la scansion robuste aux trames qui s'étirent sous la résonance des percussions métalliques. Au mitan de l'œuvre, sur la texture légère des voix de femmes s'inscrit la voix parlée du baryton qui dit le texte sacré, une langue rude et archaïque, découpée en syllabes et fouettée par les vents et les percussions, où s'incarne la force du verbe. Jamais encore la musique de Jarrell n'avait résonné avec autant de puissance. La scansion litanique des voix dans les dernières minutes saisit, que le compositeur filtre jusqu'à la seule résonance du bol tibétain.

Prestissimo possibile

Le plateau préparé durant l'entracte est luxueux, avec les trois pianos dont le couvercle est abaissé aux trois-quarts, les trois harpes qui resserrent l'espace sur le devant de la scène et les trois percussions-claviers (deux vibraphones et un marimba) déployés en fond de scène, auxquels sont ajoutées quelques résonances spécifiques : les steel-drums (grave et aigu), les cloches-tubes, les timbales et le glockenspiel. Dernière pièce d'envergure de et chef d'œuvre absolu, Sur Incises (1998), écrit pour les 90 ans de , s'origine dans la pièce pour piano Incises, qui en reprend le geste et en explore les composantes sans jamais la citer. L'œuvre est créée, dans sa version définitive (40′), en 1998, à Bâle, par l'EIC et sous la direction du maître. Le dispositif est inédit en vertu duquel le compositeur de Répons entend agir sur le son des pianos grâce à l'action directe des cordes pincées et des résonances percussives comme aurait pu le faire, d'une certaine manière, l'électronique. Aux pupitres ce soir, sous la direction de , neuf solistes et musiciens virtuoses dont la maîtrise instrumentale et la performance virtuose nous comble : les pianistes Hidéki Nagano, Dimitri Vassilakis et Michael Wendeberg, qui ont la partition sous les doigts depuis sa création ! Côté harpes, Valeria Kafelnikov fait face au chef, entourée d'Eva Debonne et Laure Beretti. Aux percussions, les trois titulaires de l'EIC, Gilles Durot, Samuel Favre et Aurélien Gignoux.

Fidèle au texte et cherchant la transparence – les premières pages sont somptueuses – Pierre Bleuse fait valoir le sentiment d'attente qui règne dans l'introduction avant de lancer le mouvement (Prestissimo possibile), sans excès de vitesse pour autant, laissant apprécier les détours virtuoses du continuum pianistique et le travail d'hybridation opéré par les harpes et la percussion sur chacun des claviers. Le travail est plus spectaculaire encore dans les plages de temps suspendu qui vont alterner avec le prestissimo dans la seconde partie, le chef donnant au timbre et à sa résonance le temps nécessaire à leur déploiement : steel-drum aigu et harpe, cloches-tubes et piano sont autant d'alliages rares et de figures de résonance superbes qui se multiplient, créant une aura sonore et poétique de plus en plus immersive. La coda est sublime, nous rappelant celle de Répons, où l'impact résonnant des pianos est prolongé, diffracté dans l'espace par la percussion et dont la trace s'altère peu à peu jusqu'à disparaître.

Au terme de cette soirée mémorable, le maître d'œuvre Pierre Bleuse maintient durant quelque vingt secondes le silence dans la salle avant la salve très généreuse des applaudissements.

Crédit photographique : ©

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Paris. Philharmonie – Cité de la musique. 28-III-2025. Michael Jarrell (né en 1958) : Assonance 4b, pour cor ; … il semble que le ciel ait toujours le dernier mot…, pour chœur mixte et ensemble orchestral (CM) ; Pierre Boulez (1925-2016) : Cummings ist der Dichter, pour seize voix solistes et orchestre ; Sur incises, pour trois pianos, trois harpes et trois percussions. Jeanne Maugrenier, cor ; Les Métaboles, chef de choeur : Léo Warynski ; Ensemble intercontemporain, direction : Pierre Bleuse

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