Le Liszt stylé et poétique de Yoav Levanon et Michael Sanderling
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Franz Liszt (1811-1886) : Concerto pour piano n°1 en mi bémol majeur S.124 et Concerto n°2 en la majeur, S. 125. Totentanz S.126. Yoav Levanon, piano. Luzerner Sinfonieorchester, direction : Michael Sanderling . 1 CD Warner Classics. Notice de présentation en anglais, français et allemand. Enregistré au KKL Luzern (Suisse) en marge du festival « Le Piano Symphonique » du 17 au 20 janvier 2024. Durée : 56:08
Warner ClassicsYoav Levanon en compagnie du Luzerner Sinfonieorchester admirablement mené par Michael Sanderling, renouvelle notre vision des deux concerti et de l'impressionnante Totentanz de Franz Liszt.
Yoav Levanon, le phénoménal jeune pianiste israélien à peine âgé de vingt ans, a déjà un long parcours derrière lui. Très jeune prodige, il a été récemment remarqué sur le plan international après sa prestation soliste au « Piano Summit » du Schloss Elmau (2024), adoubé par Martha Argerich, mais également lors de ses premiers récitals en France (aux Pianos aux Jacobins de Toulouse en 2020 ou à la Fondation Louis Vuitton de Paris en 2023) ; et pour avoir été « signé » par Warner Classics, avec qui il a déjà deux disques en récital à son actif.
Pour son premier enregistrement concertant, il a choisi Liszt et reprend le couplage – les deux concerti et en sus la redoutable Totentanz – classique depuis le légendaire microsillon d'Alfred Brendel en compagnie de Bernard Haitink (Decca, ex-Philips), illustré depuis par d'autres tandems (citons par exemple, les péremptoires constructions de Zimerman/Ozawa (DGG), les brillances un rien superficielles de Thibaudet/Dutoit (Decca), ou la vision originale très creusée et presque alchimique de Beatrice Berrut en compagnie de Julien Masmondet pour son album Athanor (Aparté).
La photo de pochette glamour joue le cliché un peu appuyé d'un « romantisme » vaporeux, et le laconique texte de présentation de l'artiste, aux poncifs un peu éculés, fait abstraction de la genèse complexe voire des probables sources d'inspiration artistiques ou littéraires de ses œuvres (telles les fresques du Triomphe de la Mort de Bonamico Buffalmacco au Campo Santo de Pise pour la Totentanz). Cet enregistrement, apprend-on par ailleurs, est une captation de studio en marge de l'édition 2024 du festival » Piano Symphonique » de Lucerne : Levanon rend donc à juste titre un bref mais vibrant hommage à ses partenaires locaux et à la direction « précise et réfléchie » (sic !) de Michael Sanderling, avec lesquels l'entente a été audiblement exemplaire durant les quatre jours de sessions.
Il est vrai qu'orchestre et chef répondent à merveille aux options assez singulières du soliste, tant au fil des répliques les plus orageuses de la Totentanz – admirablement architecturée dans l'enchainement varié des évocations du Dies Irae grégorien – que des échanges rapides et ludiques du Concerto n° 1 (allegro vivace), ou plus réfléchis du Concerto n° 2. Le soliste instaure aussi ailleurs, avec la complicité bienveillante du chef, un authentique dialogue et un climat quasi chambriste – ici avec la clarinette de Stojan Krkuleski (premier concerto), là avec le violoncelle d'Heiner Reich (allegro moderato du second concerto) – au gré des plages les plus sereinement intimes.
Ces interprétations très personnelles sont autant de splendides réussites. Yoav Levanon, d'une confondante maturité, dès l'exorde du Concerto n° 1 s'affirme en laissant résonner largement les accords, sans jamais jouer la carte du péremptoire ou de l'esbrouffe démonstrative. Les finals des deux œuvres se veulent brillants, virtuoses, sans être échevelés, extrêmement musicaux par le savant dosage des effets et des couleurs. Mais, au-delà d'un savoureux éclairage de la polyphonie, et d'une sonorité des plus contrôlées, il y a là un interprète d'exception, styliste jusqu'au bout des doigts, et parfait connaisseur de cette « génération 1810 » : le quasi adagio du premier concerto lorgne à juste titre vers les nocturnes chopiniens, et toute l'introduction du second, d'une eau très noire dans son climat confit et incertain, semble se souvenir des affres schumanniens des Nachtstücke.
Certes on peut préférer des interprétations plus uniment volcaniques des deux concerti (Argerich/Abbado pour le premier chez DGG), Richter/Kondrashin chez Decca pour les deux) voire plus « infernale » de la Totentanz (le tandem indomptable Nelson Freire/ Rudolf Kempe chez Sony). Mais par l'implication dialogique des interprètes, pour la direction intelligente de Michael Sanderling et plus encore pour le jeu très châtié mais jamais mièvre ou maniéré de Yoav Levanon, décidément un passionnant pianiste-poète de la très jeune génération, ce disque est à marquer d'une pierre blanche.
A noter que si l'on peut regretter la relative brièveté de la présente galette (nous aurions tellement aimé y entendre adjointe la Fantaisie Hongroise ou l'adaptation lisztienne de la Wanderer -fantasie ..), son édition dématérialisée propose en guise de bis, un rien plus appliqués, la romance O Pourquoi donc S.169, la Frühlingsnacht S.568 d'après le Schumann du Liederkreis op.39 et une paraphrase de Levanon lui-même (Silent love alla Liszt), cette fois un morceau de sucre quelque peu téléphoné et superfétatoire.
En conclusion, une approche, certes virtuose et techniquement très assumée, mais avant tout stylée et poétique, voire par moment quasi chambriste dans sa conception dialogique.
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Franz Liszt (1811-1886) : Concerto pour piano n°1 en mi bémol majeur S.124 et Concerto n°2 en la majeur, S. 125. Totentanz S.126. Yoav Levanon, piano. Luzerner Sinfonieorchester, direction : Michael Sanderling . 1 CD Warner Classics. Notice de présentation en anglais, français et allemand. Enregistré au KKL Luzern (Suisse) en marge du festival « Le Piano Symphonique » du 17 au 20 janvier 2024. Durée : 56:08
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