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Paris. Palais Garnier. 20-I-2025. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Castor et Pollux, tragédie en cinq actes sur un livret de Pierre-Joseph Bernard dit Gentil-Bernard. Mise en scène : Peter Sellars. Décors : Joelle Aoun. Costumes : Camille Assaf. Vidéo : Alex MacInnis. Danse et chorégraphie : Cal Hunt. Avec : Reinoud Van Mechelen, ténor (Castor) ; Marc Mauillon, baryton (Pollux) ; Jeanine De Bique, soprano (Télaïre/Une planète) ; Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano (Phébé) ; Nicholas Newton, basse (Jupiter/Un athlète/Mars). Laurence Kilsby, ténor (le Grand prêtre de Jupiter/Un athlète/ l’Amour) ; Claire Antoine, soprano (Une suivante d’Hébé/Minerve) ; Natalia Smirnova, soprano (Une ombre heureuse/Vénus). Chœur (chef de chœur : Vitaly Polonsky) et Orchestre Utopia, direction musicale : Teodor Currentzis
Paris ne réussit pas à Castor et Pollux. À la soporifique version de Christian Schiaretti au TCE en 2014, fait suite celle de Peter Sellars qui, bien qu'animée d'indiscutables convictions, bien que galvanisée par une direction musicale extraordinaire, est loin de convaincre.
On imagine le plaisir malin qu'a dû prendre le grand (et facétieux) metteur en scène américain, de retour de Salzbourg où son Joueur a fait sensation, à disposer dans les ors de Garnier son décor réunissant en un même espace, façon Dogville, les différentes pièces d'un appartement : une salle à manger réduite à sa table, une chambre à son lit, une mini-cuisine à son évier et son réfrigérateur, un salon à son canapé et sa table basse. Un dispositif dont le plus simple appareil, voire de seconde main (l'Opéra de Paris serait-il à son tour gagné par la mode de « l'opéra zéro achat » ?), posé devant le papier peint d'une vidéo ouverte sur la brutalité industrielle du monde d'aujourd'hui (façades d'immeubles décrépits et tagués, autoroute, pylônes électriques…) génère tout de même quelques beaux vertiges lorsqu'il prend ses distances d'avec le monde terrestre via de fascinants plans stratosphériques de cieux nuageux, de planètes (Jupiter soi-même bien sûr, grand gourou de la dramaturgie) et, bien sûr, de myriades de constellations dont celle, ici incontournable, des Gémeaux. Avec ce face à face entre l'infiniment petit et l'infiniment grand, de la sphère intime à la sphère cosmique, Peter Sellars entend rappeler à ses congénères qu'ils serait temps de contester définitivement l'idée même de guerre, parasite entretenu par des êtres pourtant citoyens du même monde. Beau projet qui, pour être mené à bien, a conduit les artisans du spectacle à faire le choix audacieux du retour à la version originale de 1737.
En 1754, Rameau, retouchera Castor et Pollux dans les grandes largeurs, les modifications les plus spectaculaires consistant en l'ablation du Prologue et la composition intégrale d'un nouvel Acte I. C'est précisément ce Prologue évanoui, avec sa description d'un monde en guerre (le livret de Pierre-Joseph Gentil-Bernard raconte comment un frère ranime son demi-frère mort au combat en prenant sa place dans l'Au-delà) et déserté par les Arts (une sorte de Monde d'hier de Stefan Zweig), qui intéresse Sellars dans le Monde d'aujourd'hui. Ce Prologue est la partie la plus lisible du spectacle, immédiatement serti par l'imagination musicale insensée de Teodor Currentzis, par la beauté des voix du chœur Utopia (prononciation distincte sous-titrée par des mains bénéficiant, comme au premier jour de sa carrière, de toute l'attention du metteur en scène), et des solistes (Laurence Kilsby, ineffable Amour). Le chef se permet même d'affiner le génie orchestral de Rameau, un cymbalum, des crotales, une harpe étant conviés à compléter en fosse un effectif pléthorique : il fallait oser, mais comme dans Don Giovanni à Salzburg, le résultat en impose par sa passion, son sens des transitions, son hédonisme, son aspiration à l'apesanteur.
Pour cette tragédie lyrique gorgée de ballets, carte blanche a été donnée à Cal Hunt, chorégraphe et danseur déjà entr'aperçu à Bastille dans Les Indes galantes. On pénètre avec lui dans les arcanes du flexing, nouveau style dansé (inventé en Jamaïque par un certain George Adams désireux de transcender un handicap corporel personnel), prolongeant le hip hop par sa façon d'exacerber par saccades des mouvements comme empêchés. Un langage corporel saisissant, et même des plus parlants, en ce qu'il parvient à donner l'impression que le danseur qui s'y adonne face à son interlocuteur lui parle alors qu'aucun son ne sort de sa bouche. Impulsés par la géniale partition, gliding (glissade), get low (descente) ou posing (pause) fascinent tandis que le bone breaking (rotation à 360° de l'humérus !) n'est pas loin de générer quelques évanouissements.
Cette version de 1737 devrait plutôt s'intituler Pollux et Castor, ce dernier ne se mettant à y chanter qu'à l'Acte IV. Le héros en est Pollux qui, amoureux de Télaïre, la bien aimée éplorée de son demi-frère défunt, passe le plus clair de son temps à ne pas céder aux forces obscures de la vengeance, avant de se réfugier dans les bras de Phébé, dont il finira par tomber amoureux (Sellars sauve la jeune femme du suicide) après avoir rendu Télaïre à Castor : une fin rendue heureuse par le conséquent deus ex machina délivré par un Jupiter décidé à faire le bonheur des Dioscures. Vedette masculine de cette version originale, vibrant d'humanité, Marc Mauillon est, pour Sellars autant que pour le mélomane, le Pollux idéal. Reinoud van Mechelen, malgré le nombre plus restreint de ses interventions, incarne, de son côté, le plus noble des Castor. Malgré un ambitus appelé à la pousser dans ses derniers retranchements (un défi qu'elle n'affronte pas pour la première fois : sa Béatrice, son Aiglon,) Stéphanie d'Oustrac, dès son entrée très décidée, en impose par sa présence et sa flamme (un Esprits soutiens de mon pouvoir bien excitant). Mars immédiatement convaincant dans le Prologue, avant de retourner sa veste en Jupiter dont le long collier permet de l'adouber en alter ego du metteur en scène, la basse américaine Nicholas Newton fait jeu égal en terme de diction avec ses partenaires français. On goûte le gracieux babil de l'Ombre heureuse de Natalia Smirnova, Claire Antoine, à qui revient l'honneur d'ouvrir la soirée, ne déméritant ni en Minerve ni en Suivante d'Hébé. À Laurence Kilsby échoit la sublime intervention du Grand-Prêtre (Le souverain des dieux), si typique, dans sa brièveté, du style d'un compositeur qui jamais ne s'attarde sur ses trouvailles fussent-elles de génie. C'est Jeanine De Bique (quel timbre attachant !) qui impressionne le plus, metteur en scène et chef semblant s'être donné le mot pour choyer sa Télaïre. Tristes apprêts, pâles flambeau est incontestablement le sommet de la soirée. Chantée pianissimo sous un ciel noir moutonné de nuages blancs devant une salle qui retient son souffle tant l'osmose est parfaite entre son et image, la séquence mène l'interprète aux confins de sa propre technique, la manne de sa voix éperdue, capable de ressusciter les morts, faisant l'effet d'un ensorcellement chamanique : assurément un de ces moments propres à définir l'essence même du genre opéra.
Passé ce sommet nourrissant les plus grands espoirs quant à la mise en images du beau rêve de Sellars, l'ambition initiale se dilue hélas ensuite dans une narration floue et sommaire (le canapé rouge en bouche de l'enfer recrachant ses créatures, le réfrigérateur, l'armoire et la douche en guise d'asiles), progressivement abandonnée à la vampirisation de chorégraphies peinant à dissimuler leur allégeance à l'improvisation.
Gros succès de première néanmoins (mâtiné de quelques huées à l'adresse de la réalisation scénique) préludant à une série de représentations toutes annoncées complètes : même s'il en avait été de même naguère face à la vacuité des Indes galantes par Clément Cogitore, c'est au final Rameau qu'on fête à chaque fois. On ne peut que s'en réjouir, même si force est encore de constater que, dans la capitale, le compte n'y est toujours pas en ce qui concerne les tragédies lyriques du grand compositeur, la dernière en date, Hippolyte et Aricie mise en images par Jeanne Candel à l'Opéra Comique s'étant avérée elle aussi particulièrement désolante. Quant à Castor et Pollux, on continuera de recommander les versions autrement lisibles et esthétiques de Mariame Clément avec Christophe Rousset à Vienne et Toulouse, et de Barrie Kosky avec Emmanuelle Haïm à Dijon et Lille. On aurait tant aimé pourtant pouvoir se joindre à la Fête de l'Univers rêvée par Peter Sellars, mais Castor jouant au loup autour du lit avec Télaïre, Pollux faisant des mamours à Phébé dans la salle à manger, tandis que toutes et tous entament un repas partagé sur une Chaconne particulièrement sous-employée nous en ont un peu dissuadé. Pour la fraternité pour tous, il y a donc encore « un petit peu de travail »…
Crédits photographiques : © Vincent Pontet
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