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Bijoux de scène de l’Opéra de Paris : brillance et illusions

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Paris. Palais Garnier. BnF – Bibliothèque-musée de l’Opéra. Bijoux de scène de l’Opéra de Paris. Du 28 novembre 2024 au 28 mars 2025. Commissariat : Isabelle Stibbe, dramaturge à l’Opéra national de Paris et Jérôme Fronty, conservateur en chef, chargé de collections à la Bibliothèque nationale de France

Dans cette exposition où les vitrines scintillent, l’Opéra de Paris et la BnF présentent des trésors de scène qui, s’ils n’ont pas la valeur marchande des vrais, sont les témoins de l’histoire d’un art.

Les perles et pierres précieuses sont en verre, les ornements en cuivre et laiton, mais qu’importe, car l’émerveillement est bien là devant ces bijoux et parures destinées à donner l’illusion du vrai. La scénographie toute de couleurs vert velours et doré renforce l’effet d’écrin. Mais l’intérêt ne s’arrête pas au plaisir des yeux car ces parures sont judicieusement montrées dans le contexte des œuvres ou des rôles pour lesquelles elles ont été créées et portées.

Ainsi la danseuse Marie Taglioni accueille le visiteur du haut de son portrait reflétant son statut en montrant ses atours offerts par le Tsar au cours de son voyage en Russie (vers 1845). Cette pratique était alors courante pour montrer son admiration envers les artistes, d’autant que jusqu’à la moitié du XIXe siècle, ceux-ci portaient leurs propres bijoux sur scène, les plus beaux quand cela était possible. Dans des globes, plusieurs bijoux des stars de l’époque : un diadème en vermeil ayant appartenu à la ballerine, un collier de perles de la Malibran (1830), ainsi qu’une broche en forme de lyre offerte à la soprano Gabrielle Krauss lors de la création de Sapho au Palais Garnier, avec gravée au dos l’inscription en mémoire de l’événement.

Le parcours est jalonné ensuite par les œuvres dont les bijoux constituent un ressort théâtral et les rôles emblématiques qui y sont associés. Ainsi le Faust de Gounod ne peut avoir que la primeur de ce déroulé avec son fameux « Air des bijoux », le tube qui deviendra même un gag récurrent des aventures de Tintin, comme le rappelle, s’il le fallait, des planches de la BD. L’attention est ainsi attirée tout particulièrement par le fameux miroir de Marguerite (métal, verre et tissu), modèle ayant servi lors de la première représentation de l’œuvre le 19 mars 1859 ; à proximité la cassette des bijoux, très réaliste et on ne peut plus scintillante, provenant cette fois de la mise en scène récente de Tobias Kratzer (2021).

Les parures ont également une dimension fonctionnelle permettant au spectateur d’identifier tout de suite le personnage, son statut social. A ce titre on admire une très belle série de couronnes et colliers d’apparat comme un grand collier pour le rôle-titre de Boris Godounov (1908) ou la tiare en métal doré et strass portée par la cantatrice Sybil Sanderson pour son personnage d’Esclarmonde dans l’opéra éponyme de Massenet (1889). A côté une photo d’époque nous montre la diva (« Quelle voix prestigieuse ! » disait le compositeur) dans le costume du rôle. De même, il est émouvant d’admirer la coiffe très gracieuse de la reine Amahelli dans Bacchus de Massenet (1909) avec à ses côtés la photo la montrant portée par Lucy Arbell.

Tour à tour, à travers ces présentations, il est aussi question de la place des femmes au XIXe siècle, affirmée de diverses façons : par la puissance des Walkyries (armures et casques), la séduction décomplexée et fatale de Carmen (peignes chatoyants et fameux tableau représentant Céline Galli-Marié, créatrice du rôle, dans son costume de scène), le mythe de l’émancipation de Salammbô, la rêverie féérique de Cendrillon (impressionnantes coiffes pour ces deux rôles de 1899 et 1892). Des bijoux qui subliment et érotisent avant tout les personnages et leurs interprètes comme cet extraordinaire bustier de perles (porté par Mademoiselle Brandon dans Le Grand Mogol d’Edmond Audran, 1895), ce manteau brodé de perles de verre (Salomé, 1926) ou la coiffe orientalisante d’Ida Rubinstein pour Shéhérazade, immortalisée par le tableau de Jacques-Emile Blanche (actuellement visible dans l’exposition Boléro à la Philharmonie de Paris).

L’attrait pour l’Orient et l’égyptomanie offre un terrain créatif où toutes les opulences sont permises avec des motifs ornementaux aussi riches qu’extravagants. Coiffes, bracelets, ceintures démontrent tout le faste des productions d’alors de L’Africaine (1865) ou d’Aida (1880). Lithographie, affiches, maquettes de costumes reflètent l’extrême soin et toute l’attention apporté à ces productions. Le souci véridique et historique existe parfois, mais la symbolique reste la donne fondamentale.

Au delà de l’imaginaire, il est aussi question de « recyclage » et de détournement pour des raisons économiques. Ainsi tel ou tel bijou, couronne ou costume se voit réutilisé, modifié. Par exemple la broche « fleurs » Lalique portée par Sarah Bernhardt dans La princesse lointaine en 1895 est imitée pour une production de Lohengrin en 1911, puis est ressortie en 1934 quand la pièce d’Edmond Rostand devient un opéra de Georges-Martin Witkowski. Peu à peu, les matériaux constitutifs de ces bijoux de scène se diversifient avec l’utilisation d’éléments traditionnels, par exemple en provenance de Bali pour la coiffe de Nikiya dans La Bayadère de Noureev. L’arrivée du plastique offre de nouvelles possibilités sans gâcher la magie comme le prouve un bijou de tête pour Le Palais de Cristal de Balanchine dessiné par Christian Lacroix et incorporant du plastique iridescent et des perles multicolores, qui à présent ne sont plus en verre. Avec le très beau costume de Lenia dans Eliogabalo, contemporain tout en maintenant les codes traditionnels, le plastique se mêle à la soie et au papier laser or (mise en scène de Thomas Jolly en 2016, styliste Gareth Pugh).

Car toutes ces créations sorties des ateliers nécessitent un savoir-faire aussi précis que si elles étaient conçus avec des matériaux plus nobles. La minutie est de mise, avec un souci du détail fondamental à l’heure des captations où les gros plans ne pardonnent pas. Une très intéressante vidéo sous forme d’interviews met en valeur les artisans d’art qui œuvrent pour magnifier les spectacles. Un travail qui répond à des codes prédéfinis qui varient et laissent plus ou moins de marge inventive selon les créateurs commanditaires mais qui toujours doit prendre en compte les aspects pratiques incontournables : la gravité pour les danseuses, la mobilité, le poids (l’usage des cordes de piano et guitare, légères et solides sont introduites par le costumier Nicholas Georgiadis). Plus décalés dans les années 70 et 80, les bijoux redeviennent aujourd’hui plus évocateurs, plus traditionnels, toujours avec une base de laiton et de cuivre, travaillés dans les ateliers. Même remisés, tous ces objets continuent de nous faire rêver, tels ceux entreposés dans l’impressionnante armurerie de l’Opéra de Paris qui est filmée dans cette vidéo ou toutes ces couronnes et diadèmes hiérarchisés (Premières danseuses, Étoiles…) exposées en vitrine et que l’on retrouve en photos accumulées sur les étagères tel un trésor, attendant un prochain spectacle.

Crédits photographiques : Broche pour Lohengrin et la princesse lointaine, 1912 © Charles Duprat ; Miroir de Faust , 1859 © Charles Duprat (face) ; Bustier pour Le Grand Mogol, 1895, BnF © Charles Duprat – OnP ; Coiffe pour L’Africaine, 1865 © Charles Duprat

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Paris. Palais Garnier. BnF – Bibliothèque-musée de l’Opéra. Bijoux de scène de l’Opéra de Paris. Du 28 novembre 2024 au 28 mars 2025. Commissariat : Isabelle Stibbe, dramaturge à l’Opéra national de Paris et Jérôme Fronty, conservateur en chef, chargé de collections à la Bibliothèque nationale de France

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