Rilke-Fragmente de Lenot en création sous les doigts de Cristian Monti
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Paris. Salle Cortot. 29-XI-2024. Robert Schumann (1810-1856) : Fantasiestücke op. 12 ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Cinq Préludes op. 74 ; Dixième sonate op. 70. Jacques Lenot (né en 1945) : 24 Préludes, « Rilke – Fragmente » (CM). Cristian Monti, piano
Pianiste et compositeur italien, Cristian Monti était en récital à la Salle Cortot à l'occasion de la sortie de son deuxième album pour la collection « Cabinet de curiosités » de Galaxie-Y, fonds de dontation initié par Françoise Thinat.
Gravitant autour de la création très attendue de Jacques Lenot, Rilke-Fragmente, des œuvres de Robert Schumann et d'Alexandre Scriabine sont au programme du concert. Les huit Fantasiestücke op. 12, pièces d'humeur du romantique allemand, laissent apprécier le sens du phrasé, le soin apporté à la polyphonie et un lyrisme emprunt de tendresse et de profondeur qui gorge le jeu du pianiste. La phrase et la musique respirent dans une interprétation sans éclats inutiles, l'interprète testant davantage les dynamiques extrêmes, au limite de l'audible.
De Scriabine, il a choisi les Cinq Préludes op. 74 écrits un an avant sa mort, cinq courtes plages (presque des esquisses) baignées le plus souvent d'une lumière crépusculaire (Très lent, contemplatif) et nimbées de mystère (lent, vague, indécis). Sa Dixième sonate, et dernière de la série, est une pièce d'un seul tenant, traversée d'un élan ascendant vers la lumière. Le discours, sous les doigts du pianiste, est fluide, les aigus plus liquides que cristallins et les trilles et trémolos nerveux, laissant planer une inquiétude. Les dernières mesures qu'il joue ppp sont d'une troublante beauté.
Saisissante également est la manière qu'a Jacques Lenot de faire sonner son piano, créant un univers visionnaire dont il dit puiser la richesse dans la poésie du Pragois Rainer Maria Rilke : « Huit fois cinq variations (sans thème) moins une », c'est, selon les mots du compositeur, ce qui constitue l'intégralité des Rilke-Fragmente ; soit 39 variations (« le fragment absent s'adresse au dédicataire défunt ») dont 24 sont entendues ce soir en création mondiale. La musique s'inaugure avec les sonorités profondes du piano avant de libérer le geste dans l'espace ouvert du clavier dont le compositeur aime sonder les extrêmes : du bloc grave qu'il oppose à l'éclat de l'aigu, du brouillage des résonances aux constellations cristallines et iridescentes. S'entend également, confié aux deux mains en relais, le gruppetto de cinq notes dans un certain ordre assemblées, figure lenotienne emblématique que le compositeur inverse, retourne, permute à l'envi. Si la combinatoire sérielle impose, l'intuition dispose, Jacques Lenot donnant à chaque fragment sa densité, sa dynamique, sa vitesse et son tracé ; ainsi sollicite-t-il la puissance évocatrice du timbre et la profondeur émotionnelle qu'elle suscite. L'écriture y est exigeante et la concentration de l'interprète sans faille pour nous perdre dans les dédales de l'âme lenotienne.
Crédit photographique : © ResMusica
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Paris. Salle Cortot. 29-XI-2024. Robert Schumann (1810-1856) : Fantasiestücke op. 12 ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Cinq Préludes op. 74 ; Dixième sonate op. 70. Jacques Lenot (né en 1945) : 24 Préludes, « Rilke – Fragmente » (CM). Cristian Monti, piano